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DANS LA PEINTURE COLLECTIVE UN NON CATÉGORIQUE À LA TENTATION DE LA VIOLENCE
Dazibao-œuvre créée par plus de 639 étudiants de Saint-Michel Park-Extention et de Montréal-Nord sous la direction de Eugénia Reznik et de Léonel Jules et la coordination d’André Bourassa
Texte d’André Seleanu
Une œuvre d’art collective peut-elle avoir du charme et même du sens? Une signature unique ajoute-elle à une certaine cohésion qui fait la force d’un travail pictural? Il y a des exemples qui démontrent le contraire. La grande murale collective réalisée à la Havane en 1967 (1) pour exprimer l’émerveillement d’un grand nombre d’intellectuels progressistes à propos de la révolution cubaine, réussit à transmettre un bel optimisme et une grande cohésion de sentiment à travers l’humour et l’émotion de la couleur. Des peintres du calibre du Canadien Edmund Alleyn et du Cubain Wilfredo Lam, des poètes tels que Gherasim Luca, le surréaliste franco-roumain, y participaient.
Une œuvre de groupe réunissant jeunes élèves et peintres chevronnés créée en classe dans de multiples fragments de 24x48 présentée à la bibliothèque St-Michel et à la Maison de la Culture de Montréal-Nord en avril 2009, démontre encore une fois que l’effort collectif peut être empreint de beauté. Plus de 639 élèves entre neuf et quatorze ans dirigés par le peintre montréalais d’origine haïtienne Léonel Jules et par Eugénia Reznik, artiste née en Ukraine, ont contribué à la création de 28 segments dazibao à l’aide des techniques de l’acrylique et du collage d’une belle cohérence esthétique et d’un chromatisme joyeux. Les couleurs primaires débordent dans le cadre d’une expression abstraite où la fougue d’une jeunesse inspirée se joint à un lyrisme du jeu et de la bonne humeur. La spontanéité des préadolescents a été guidée, canalisée par les professeurs - et en fait collaborateurs artistiques des jeunes – pour produire des œuvres qu’on aimerait bien voir chez soi, tant elles sont pleines d’allégresse et d’éloquence. Dazibao a été conçu par André Bourassa dans le cadre des Modèles Novateurs du ministère de l’éducation; il est responsable des projets culturels du Programme soutien à l’école montréalaise du Ministère. L’œuvre collective a été créée par les élèves de huit écoles de St-Michel et de Montréal-Nord.
L’œuvre est intitulée Dazibao, référence au genre d’affichage public populaire en Chine, promu non seulement par la Révolution culturelle, mais également par les critiques plus récents du régime autoritaire chinois. La peinture est ludique, fragmentaire et gestuelle, dans une variation du registre de l’abstraction lyrique : cependant à l’image de bien des œuvres actuelles, elle répond à un critère à la fois social, et éducatif, avec une légère saveur conceptuelle. Il s’agit de dire non aux tentatives de fuite vers la violence dans le milieu des jeunes étudiants : il ne faut pas oublier que Montréal Nord, municipalité qui englobe des quartiers défavorisées, connaît ses bandes de rue, et qu’au cours de l’été 2008, un jeune Latino a trouvé la mort dans ce quartier dans une altercation avec la police métropolitaine de Montréal. En effet, il s’agit de conscientiser les jeunes contre la tentation de la violence, et dans le cadre d’une forme discrète et gentille de thérapie artistique, de leur démontrer les joies de la peinture, comme moyen de tempérer le dynamisme adolescent. Pari absolument réussi par l’œuvre commune Dazibao.
Eugénie Reznik parle de l’élément de l’amour dans cette manifestation artistique collective, qui répond également au message d’une pièce de théâtre inspirée par une fugue de Bach. Vous comprendrez sans doute : mieux une fugue de Bach que fuir de chez ses parents. Je ne peux pas m’empêcher de penser en réfléchissant à cet événement à la tradition de la Fusion des arts, populaire au Québec vers la fin des années soixante.
Le style personnel de Léonel Jules influence sans doute l’expression des jeunes peintres : les toiles sont articulées en filigrane sur le thème du carré, mais il s’agit en totalité d’une expression très chromatique qui relève de l’esthétique du collage, du pointillisme, de l’art brut… Léonel Jules s’est donné comme objectif de transmettre aux étudiants des méthodes qui appartiennent à la peinture abstraite à l’intérieur de la tradition du modernisme. Il énumère ces techniques: « création d’opacités, travailler les formes en relation à leurs transformations, à des textures, des juxtapositions, des superpositions… ». Eugenia s’inspire de L'avant-garde russe, culture dans laquelle est plongée ses propres racines, pour proposer un type spécifique d’intégration du texte et des formes géométriques. Bref, offrir aux jeunes une approche sérieuse à la peinture – et à la rigueur éveiller des vocations.
À travers ces œuvres à la fois hybrides, métissées et synthétiques qui appartiennent à l’art actuel, André Bourassa, Léonel Jules et Eugénia Reznik se sont proposés de canaliser l’énergie des jeunes dans le domaine éthéré de la peinture lyrique contemporaine et ainsi ne pas donner suite aux tentations faciles d’un monde médiatique souvent obsédé par la violence : ils encouragent les étudiants à utiliser leur raison comme réplique à la déraison subliminale sournoisement présente dans l’environnement social.
Murale présentée au Musée des Beaux-Arts de Montréal à l’occasion de l’exposition Cuba-Art et Histoire au début de 2008
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